Sommet test pour la liberté de parole sur le Net

Destiné à élargir l’accès à l’Internet, le sommet de Genève sur la société de l’information bute sur la question de la censure.

Genève de notre correspondant

Loin de constituer une avancée pour la liberté d’expression, le Sommet mondial de la société de ’l’information (SMSI), dont la première partie se tient à Genève de mercredi à vendredi, pourrait bien sonner au contraire son recul. Le SMSI, décidé au moment du boom de l’informatique, devait contribuer à combler le fossé numérique entre pays riches et pays pauvres. Seulement voilà : la bulle informatique a explosé et la conférence s’est transformée en test pour la liberté de parole sur la Toile.

Depuis des mois, les négociateurs s’épuisent dans une homérique bataille sémantique : la Déclaration universelle des droits de l’homme doit-elle ou non être citée dans le préambule de la déclaration finale du SMSI ? « L’enjeu n’est pas mince, note un diplomate européen. Le message politique qui sortira de Genève permettra aux gouvernements autoritaires de justifier ou non leur politique de répression sur l’Internet. » La Chine et le groupe arabe ­ emmené par l’Egypte et la Syrie ­ mènent le combat pour avoir le moins de références possible aux droits de l’homme. Exaspéré, un négociateur d’un pays occidental précise : « Notre objectif sur la liberté d’expression est de conserver le statu quo, croyez-moi, ce n’est pas facile. Ils nous grignotent de tous les côtés. »

Placebo. Aux dernières nouvelles, un savant dosage est en négociation. Le préambule de la Déclaration finale du Sommet mentionnerait l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui consacre la liberté d’expression, mais aussi dans la foulée l’article 29 de la même Déclaration qui évoque les limites à cette liberté d’expression...

Un négociateur dépité, parlant sous condition d’anonymat, s’interroge : « En matière de liberté d’expression, nous, les Européens, nous nous sommes toujours dits qu’il y avait un seuil au-delà duquel nous ne pouvions pas descendre. Nous avons désormais touché ce plancher. Va-t-on aller plus bas ? » Question d’autant plus épineuse que les Etats-Unis, engagés dans leur lutte contre le terrorisme, ont été relativement absents de ce débat, alors que la Russie voudrait que la question de la sécurité de l’Internet soit étendue aux réseaux de communication militaires, exposés au cyberterrorisme.

Violations graves. Si la première partie du Sommet est déjà un casse-tête, la deuxième s’avère encore plus sportive. C’est la Tunisie du président Zinedine Ben Ali qui organisera la suite du Sommet, en 2005. Un pays où la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) rappelle que « les libertés d’expression et d’opinion sont violées de manière grave et systématique ». Et qui n’a pas hésité à emprisonner l’internaute Zouhair Yahyaoui, coupable d’avoir critiqué son président sur le site tunezine.com

Qui plus est, la préparation du volet tunisien du Sommet a été confiée à un personnage sulfureux, le général tunisien Habib Ammar. Des organisations de défense des droits de l’homme l’accusent d’être responsable « d’actes de torture » lorsqu’il était ministre de l’Intérieur en 1987-1988. Le procureur genevois a rejeté la plainte pénale, au motif qu’Habib Ammar est couvert par l’immunité diplomatique du fait de ses fonctions au SMSI. Personne ne sait s’il se risquera à Genève, comme ses fonctions le lui imposent théoriquement.

« Une mascarade ». Dans ces conditions, le SMSI est considéré par la plupart des organisations non gouvernementales comme un fiasco programmé. Reporters sans frontières, qui a été exclu de toute participation au Sommet, dénonce « une mascarade ». Son secrétaire général, Robert Ménard, souligne que l’Internet fait l’objet d’une répression sévère dans de nombreux pays présents à Genève : « En Chine, une cinquantaine de cyberdissidents sont emprisonnés ; aux Maldives, trois ont écopé de la réclusion à la perpétuité ; au Vietnam et ailleurs, d’autres cyberdissidents sont poursuivis. »

Mise à jour de cette page : samedi 17 janvier 2004
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