« Il ne faut pas tout attendre des Etats pour réduire la fracture numérique »

Président de la Fondation Internet nouvelle génération (FING), Daniel Kaplan est l’un de ces représentants de la société civile régulièrement consulté par les pouvoirs publics dans le cadre des groupes de travail sur la régulation de l’Internet. Il décrypte ici les principaux enjeux du sommet de Genève.

Par Recueilli par Christophe ALIX

mercredi 10 décembre 2003 (Liberation.fr - 20:49)

A quoi sert ce sommet mondial de la société de l’information ?

Si l’on s’en tient aux déclarations officielles, je serai tenté de répondre à pas grand chose. Comme pour Rio ou Johannesburg, Genève ne restera sans doute qu’un sommet parmi d’autres, avec de belles professions de foi et de vagues promesses qui n’engagent que ceux qui les écoutent. Il reste que pour la première fois, la quasi-intégralité du monde confronte ses points d’accords et surtout de désaccords sur ce qui apparaît comme l’enjeu majeur du développement de la planète au XXIe siècle.

Quels sont ces points de désaccords majeurs ?

Les Américains ne partagent pas la conception de l’Union Européenne sur la gouvernance de l’Internet ou la propriété intellectuelle. Les pays démocratiques et les pays autoritaires ne s’entendent pas sur le contenu et les limites qu’il convient d’apporter à la liberté d’expression sur les réseaux. Les pays du Nord et les pays du Sud n’ont pas la même manière de traduire dans les faits leur volonté commune de réduire la fracture numérique...

Ce sommet est aussi le premier à avoir associé d’une manière aussi étroite à ses travaux la société civile à travers les ONG, les entreprises...

Certes, mais cette idée qui repose également sur le fait que le SMSI a été largement préparé grâce à l’entremise de l’Internet a suscité bon nombre de déceptions lorsqu’un certain nombre d’Etats ont finalement préféré ignorer les propositions des ONG. Il s’en est suivi une forme de scission entre les travaux intergouvernementaux et ceux de la société civile, qui donneront lieu à deux déclarations finales différentes. Mais outre le fait que la déclaration des ONG, plus précise et plus musclée, ne pourra pas être éternellement ignorée par les Etats, tous ces représentants de la société civile se sont découverts quantité de points communs et ont appris à travailler ensemble. Ce sommet consacre par exemple l’idée qu’il ne faut pas tout attendre des Etats, notamment en ce qui concerne la réduction de la fracture numérique.

Concrètement ?

La difficulté à recueillir des engagements fermes sur les fonds alloués par les pays riches au développement des nouvelles technologies dans les pays pauvres a également amené certains à se montrer plus imaginatifs. Loin d’une taxe Tobin sur les produits informatiques qui n’aurait aucune chance de recueillir l’accord de la conférence intergouvernementale, l’idée du président sénégalais Wade de lancer une contribution volontaire de un dollar par machine vendue témoigne d’une approche plus pragmatique. Peut-être qu’il n’y aura au départ que trois pays et dix entreprises dans le monde à l’appliquer mais au moins le processus ne sera pas bloqué dans l’œuf.

Que pensez-vous du grand écart pratiquée à Genève par les pays occidentaux qui ne font pas d’une reconnaissance de la liberté d’expression sur l’Internet une condition préalable à tout accord ?

O doit bien évidemment combattre les Etats cyber-répressifs mais il faut également constater que la liberté d’expression sur les réseaux n’est pas une condition de leur développement. J’en veux pour preuve que la Chine est en train de devenir un leader mondial des technologies de l’information sur le plan économique tout en continuant de brider les usages de l’Internet en matière de liberté d’expression. L’Internet n’est jamais qu’une infrastructure, un outil et pas un facteur suffisant du changement politique en soi. Les contradictions sur les droits de l’homme existent dans la société de l’information comme ailleurs et je ne me souviens pas que l’on se soit autant ému de ces questions lors d’autres sommets de l’ONU.

Certains ont émis l’idée de créer une agence spécialisée de l’ONU dans les nouvelles technologies, à la manière de l’Unesco pour la culture ou du FMI pour les prêts de capitaux.

Les technologies de l’information touchent absolument tous les secteurs de l’activité humaine et les parquer ou les isoler ne me paraît pas une bonne solution. Quel serait le rôle d’une telle agence ? Promouvoir la diversité culturelle comme le souhaitait Wolton dans Libération lundi ? Améliorer les standards de l’Internet ? Concentrer les ressources de l’ONU en matière de développement des infrastructures de communication ? La grande leçon de Genève, c’est que la société de l’information se banalise à une vitesse telle qu’on ne peut pas la réduire à tel ou tel aspect, la "ghettoïser" dans une approche technicienne. Il faut au contraire l’ouvrir au maximum afin de mieux en faire profiter l’ensemble de la planète.

Mise à jour de cette page : samedi 17 janvier 2004
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